Algérie : un journaliste français condamné à sept ans de prison dans un contexte de répression sans relâche de la liberté de la presse

Dans Pays arabes, Programme de plaidoyer international

La condamnation du journaliste sportif français Christophe Gleizes à sept ans de prison, prononcée le 29 juin par le tribunal de première instance de Tizi Ouzou, marque une nouvelle escalade inquiétante dans la persécution systématique des journalistes indépendants en Algérie.

Selon Reporters sans frontières (RSF), Gleizes s’était rendu en Algérie en mai 2024 pour réaliser un reportage sur un club de football local à Tizi Ouzou, en Kabylie. Il y a été arrêté et placé sous interdiction de quitter le territoire, une tactique fréquemment utilisée pour prendre les militants, défenseurs des droits humains et journalistes algériens dans le filet de la répression.

Gleizes a ensuite été jugé et condamné pour « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national» et pour « apologie du terrorisme », en vertu des articles 96 et 87bis du Code pénal. Cela s’inscrit dans une tendance des autorités à recourir à des accusations vagues et excessivement larges pour museler la liberté d’expression. Les charges retenues contre lui remonteraient à des contacts établis en 2015 et 2017 avec le président du club de football de Tizi Ouzou, également impliqué dans le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé organisation terroriste par les autorités algériennes en 2021. La condamnation de Gleizes intervient dans un contexte de tensions diplomatiques entre l’Algérie et la France, à la suite de l’arrestation en France d’un agent consulaire algérien accusé d’avoir enlevé un éminent militant, connu sous le nom d’Amir D.Z.

«Après avoir emprisonné des journalistes algériens et même ciblé des voix dissidentes jusque dans la diaspora, les autorités algériennes s’en prennent désormais aussi aux journalistes étrangers. Dans la “nouvelle Algérie” vantée par le président Tebboune, même les actes les plus anodins et les travaux journalistiques — comme un reportage sur un club de football — suffisent à vous faire jeter derrière les barreaux», a dénoncé Ziad Abdeltawab, directeur exécutif du Cairo Institute for Human Rights Studies (CIHRS).

La peine de prison infligée à Gleizes est la dernière manifestation des efforts incessants de l’État algérien pour intimider, criminaliser et emprisonner les journalistes dont le travail diverge du récit officiel, dans le contexte de la violente répression contre le mouvement populaire Hirak, né en 2019 pour réclamer un changement démocratique en Algérie. Au fil des années, les autorités ont systématiquement démantelé les libertés de la presse et réprimé la liberté d’expression en emprisonnant des journalistes, des travailleurs des médias et des militants pour avoir exercé pacifiquement leur droit d’informer le public. Selon l’activiste en exil Zakaria Hannache, il y aurait actuellement 243 prisonniers d’opinion en Algérie.

Au début de l’année 2023, Radio M et Maghreb Émergent, deux des derniers médias indépendants du pays, ont été fermés de force. Des journalistes ont été poursuivis en vertu de l’article 95 bis du Code pénal, accusés d’avoir reçu des fonds étrangers pour « troubler l’ordre public et la stabilité de l’Algérie », ainsi qu’en vertu de l’article 196 bis pour « diffusion de fausses informations ».

Le 2 avril 2023, le journaliste Ihsane El Kadi a été condamné par le tribunal de Sidi M’hamed à Alger à cinq ans de prison, peine portée à sept ans en appel, pour des accusations de réception de fonds étrangers destinés à la « propagande politique » et de fonds prétendument prévus pour « porter atteinte à la sécurité de l’État ». Il a finalement été libéré par une grâce présidentielle après avoir passé près de deux ans en prison.

D’autres journalistes restent emprisonnés de manière arbitraire en Algérie. Parmi eux se trouve Abdelwakil Blamm, arrêté le 29 décembre 2024 dans la banlieue de Chéraga à Alger. Blamm, reporter indépendant et l’un des fondateurs du mouvement Barakat en 2014, qui s’opposait à la candidature de l’ancien président Bouteflika pour un quatrième mandat, est actuellement détenu en attente de procès pour des accusations de « diffusion de fausses informations », « atteinte à l’unité nationale » et « appartenance à une organisation terroriste ». Sa détention est largement perçue comme une mesure de représailles pour sa couverture critique des politiques gouvernementales et son soutien aux mouvements pro-démocratie.

Un autre journaliste, Mustapha Bendjama, est arbitrairement interdit de sortie du territoire national depuis des années ; sa dernière interdiction a été imposée le 2 janvier 2025 par le juge d’instruction du tribunal d’Annaba, pour une durée indéterminée. Il a été incarcéré à plusieurs reprises en raison de son travail journalistique et a passé 14 mois en prison en 2023 et 2024 dans le cadre de la répression qui a suivi la fuite de la militante Amira Bouraoui d’Algérie. Le harcèlement judiciaire à son encontre n’a pas cessé : il fait toujours l’objet de poursuites pour « publication de fausses informations » et « diffusion d’informations susceptibles de porter atteinte à l’intérêt public », en vertu des articles 196 bis et 96 du Code pénal, pour une publication anodine sur Facebook.

Le climat de répression en Algérie dépasse largement le cadre de la presse, touchant également les écrivains, les artistes et les simples citoyens qui osent exprimer leur dissidence. Mohamed Tadjadit, surnommé « le poète du Hirak », a été condamné à cinq ans de prison le 20 janvier 2025. Depuis 2019, il a fait de nombreux séjours en prison et subit un harcèlement judiciaire constant. Sa dernière condamnation découle uniquement de l’exercice de sa liberté d’expression, en particulier pour avoir promu sur les réseaux sociaux le hashtag « #ManishRadhi » (« Je ne suis pas satisfait »), devenu, fin décembre 2024, un symbole d’un large mécontentement populaire.

Boualem Sansal, écrivain connu pour ses positions critiques envers le gouvernement algérien, a été arrêté le 16 novembre 2024 à son retour de Paris. Il a été condamné à cinq ans de prison le 27 mars 2025 à l’issue d’un procès expéditif pour des accusations d’« atteinte à l’unité nationale », « outrage à un corps constitué », « actes préjudiciables à l’économie nationale » et « détention de vidéos et de publications menaçant la sécurité et la stabilité du pays », en raison de ses propos sur la frontière algéro-marocaine lors d’un entretien accordé au magazine français d’extrême droite Frontières. Ce procès expéditif, mené sans transparence, s’inscrit dans une vaste campagne de répression de la liberté d’expression, sur fond de tensions croissantes entre la France et l’Algérie.

Nous appelons les autorités algériennes à libérer tous les prisonniers d’opinion en Algérie, y compris les journalistes, les défenseurs des droits humains et les militants, et à annuler la condamnation injuste de Christophe Gleizes.

Au cœur de la stratégie répressive de l’Algérie se trouve l’usage délibéré de récits conspirationnistes présentant toute forme de dissidence comme partie intégrante d’un complot soutenu à l’étranger pour déstabiliser le pays. En qualifiant les défenseurs des droits humains, les journalistes et les militants d’« agents » d’États hostiles, les autorités entretiennent un climat de peur et de méfiance pour justifier des campagnes de répression généralisée. Cette approche a trouvé un prétexte officiel le 18 mai 2021, lorsque le Haut Conseil de sécurité, sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, a désigné le groupe d’opposition politique RACHAD et le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) comme « organisations terroristes ». Cette désignation générale a depuis été systématiquement servi d’arme, non seulement contre les membres de ces groupes, mais aussi contre toute personne accusée d’avoir le moindre lien avec eux. L’arrestation et les poursuites engagées contre Christophe Gleizes illustrent l’élargissement de cette stratégie : le dossier à son encontre s’appuie sur de vagues contacts passés avec le président d’un club de football supposément lié au MAK, bien avant que ce mouvement ne soit inscrit sur la liste des organisations terroristes en Algérie. Dans toute société démocratique, ces « preuves » seraient jugées sans pertinence ou anodines, mais en Algérie, elles ont servi à justifier une accusation d’« apologie du terrorisme ».Cette instrumentalisation et ce détournement de la classification « terroriste » ont permis aux autorités de réprimer un travail journalistique légitime et de criminaliser l’expression pacifique, sous couvert de protection de la sécurité nationale.

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